La cuisine de ma mère    

(En souvenir de ma mère Lola Zeitouni)

         Avec ses fils solides et invisibles, tissés de parfums subtils et délectables, de couleurs variées et de saveurs délicates et exotiques, la cuisine de ma mère nous retenait, nous reliait et nous réconfortait.

          Dans la cuisine de ma mère se combinaient le sucré et le salé avec des arômes puissants et pénétrants qui se fondaient, se mélangeaient harmonieusement pour créer une inoubliable symphonie de goûts, de textures et de senteurs auxquelles on ne pouvait rester indifférents. Malgré les années passées, que de fois il me semble encore la revoir dans sa petite cuisine, légère, rapide et bruyante à cause de la vaisselle qu’elle faisait voler des armoires aux comptoirs, dans l’évier et sur les étagères. Je me souviens avec nostalgie de ses marmites bouillantes desquelles se dégageait ce merveilleux fumet qui embaumait la maison et nous faisait venir l’eau à la bouche.

 

Dans la cuisine de ma mère, les ingrédients du Moyen Orient se dosaient instinctivement, se mélangeaient, se croisaient avec viandes et légumes de toutes sortes. Quand j’y pense aujourd’hui, je me souviens de son “hamod”, qui, comme un baume rassurant nous comblait, nous réchauffait en nous enveloppant du parfum fort de citron et d’ail. Dans ma mémoire comme sur un écran, la cuisine de ma mère est projetée en images qui éveillent de précieux souvenirs. Chaque morceau de “mahshi” farci de viande hachée et de riz aux savoureux épices, chatouillait notre palais et régalait nos yeux.

         Quand à la “molokhia”, événement en elle-même depuis l’achat de la plante, la cueillette des feuilles patiemment exécutée par Papa, la hachure à la “demi-lune”, l’envahissante odeur forte et piquante de la “kosbara” avec l’ail, jusqu’à la présentation à table. Tout cela était la somme vitale du dévouement de la cuisine de ma mère.

          Rien qu’à la pensée de la “ménéna” (maamoul) farcie aux dates onctueuses et sucrées, aux diverses pâtes feuilletées, aux amandes et noix croustillantes; un bien-être immense me remplit et sans le vouloir, je frémis en imaginant fondre dans ma bouche ce mélange de délicieuses saveurs, tandis que l’odeur du café turc m’enveloppe comme dans un cocon soyeux et riche.

Est-ce qu’il y a quelqu’un  qui a oublié ses “kobebas”? Je ne pense pas. Chacune façonnée avec patience et amour de ses mains agiles et tendres, frites à point, toujours chaudes et croustillantes à l’extérieur; citronnées et épicées à l’intérieur, elles augmentaient avec chaque bouchée le désir d’en consommer encore et encore!

         Dans la cuisine de ma mère naissaient les plats les plus exquis, les mets les plus nourrissants, les friandises et les pâtisseries dont elle seule semblait avoir le secret. Elle nous donnait généreusement toutes ses recettes mais cela ne nous réussissait jamais comme elle. La cuisine de ma mère restait unique, fascinante et ensorcelante.

  Enfin l’aventure n’était pas seulement de déguster ces concoctions, mais d’être avec elle, en sa présence et de voir dans ses yeux la joie, le bonheur et l’affection que cela lui apportait. Pour ma mère la cuisine était sans aucun doute, le don d’elle-même, l’amour incarné et toutes les tendresses qu’elle voulait nous dire et pour lesquelles elle ne trouvait pas de mots adéquats.

Mimi (Zeitouni) de Castro