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LES FRèRES
FRENKEL, pionniers du dessin animé arabe.
Récit de Didier FRENKEL

Voici ce qu’on pouvait lire dans la Bourse Egyptienne du 24 mai 1935 :
« Mickey Mouse a un frère égyptien
- La première réalisation des frères Frenkel-
Comme les Mickey Mouse et les Betty Boop d’Amérique, l’Egypte a
aujourd’hui son Mish Mish Effendi national. C’est le héros qui
illustre le premier dessin animé égyptien projeté cette semaine au
Cosmograph… »
60
ans plus tard, Shlomo pénètre dans la salle de projection de
l’Institut du Monde Arabe sous les ovations de l’assistance. A 85
ans, il est le dernier vivant de l’équipe familiale et le dernier
témoin d’une épopée qui connaît un nouveau rebondissement.
Les lumières faiblissent, le brouhaha cède au silence. Les
haut-parleurs résonnent soudain d’une musique aux harmonies
orientales, tandis que sur l’écran les images se forment et
s’enchaînent. Voici enfin ces cartoons sauvés d’une inéluctable
décomposition grâce à la restauration effectuée par le service des
Archives du Film du C.N.C.
Au loin se dessine l’ombre de la Grande Pyramide au pied de
laquelle des norias puisent inlassablement dans le Nil. Un zoom
combiné d’un travelling nous amène au premier plan pour suivre la
progression d’un petit personnage juché sur une charrette.
Coiffé du traditionnel tarbouche, Mish-Mish Effendi fait avancer
son âne en l’encourageant d’un air enjoué. Il reparaît cinquante
ans après, sur la même route qui le conduit à Baheya sa
bien-aimée.
Mish-Mish est né du crayon de David en 1936, dans un petit
appartement cairote qui tenait lieu de menuiserie, d’atelier de
peinture, de studio de cinéma et un peu aussi d’habitation. Ce 18
février 1996, l’I.M.A. clôture la célébration des cent ans du
cinéma égyptien par un hommage aux frères Frenkel, pionniers du
dessin animé arabe. Mais leur histoire commence bien loin des «
lumières d’Egypte »
Fuyant les persécutions antisémites, Betzalel quitte la
Biélorussie en 1905 pour se réfugier en Palestine ottomane où,
délaissant son métier de photographe, il se consacre à
l’imprimerie, la reliure et au commerce des livres. En 1914, les
Turcs, entrés en guerre aux côtés des Empires centraux expulsent
de la Palestine les sujets des nations alliées ennemies, en
particulier, les Russes. Acculé à un nouvel exil, Betzalel trouve
refuge avec sa femme Eugénie et ses 6 enfants à Alexandrie.

L’aîné, Herschel, passionné par le cinéma américain, voue un
véritable culte à Charlie Chaplin dans les films duquel, il
reconnaît un peu de la saga familiale.
David aussi est un mordu de cinéma qui ambitionne un jour de créer
une société de production cinématographique pour adapter au
septième art des classiques du théâtre yiddish. Il développe
également des talents de peintre.
Doté d’un esprit particulièrement inventif, Shlomo est fasciné par
les réalisations techniques. L’électricité, la mécanique, les
moteurs n’ont aucun secret pour lui.
Il vient alors à Betzalel l’idée de conjuguer ces talents dans un
projet commun. Il pense améliorer la situation de la famille en
fabriquant des meubles laqués chinois. En effet David en avait
appris la technique auprès d’un maître réputé, le professeur
Stoloff. Ces années 30, apogée de l’art déco connaissent aussi un
vif engouement pour l’exotisme extrême-oriental.
Le succès de l’entreprise familiale est foudroyant et la
consécration intervient en 1936 lorsqu’ un ministre remet à
Betzalel la médaille d’or décernée par le jury de l’exposition
artisanale et industrielle du Caire.
Des meubles sont alors fabriqués pour le roi Farouk, des beys
adressent leurs commandes et lancent la mode de se faire
représenter sur des paravents revêtus du costume chinois mais
coiffés du … tarbouche. Pour ce faire, David affine ses talents de
portraitiste. Mais bientôt, le cœur n’y est plus. Il faut dire
d’abord que les Frenkel avaient déjà été impressionnés lorsque,
vers 1926, ils avaient vu les premières évolutions de Félix le
Chat. Au début, ils n’ont pas attaché trop d’importance à
l’événement, tant ils étaient absorbés par leurs meubles.
Le choc survient en 1930, lorsque, faisant son apparition en
Egypte, Mickey Mouse vient jeter trouble et tourment dans toute la
famille qui se demande si elle n’a pas fait fausse route jusqu’à
présent. En effet, fabriquer un seul meuble exige une somme
considérable de patience et de minutie. Chaque article est une
œuvre d’art dont les Frenkel ne conservent rien. Enfin, ils ont la
conviction d’être des artistes pouvant faire aussi bien que Walt
Disney et ils entendent le prouver.
Dès lors, chacun se passionne pour la question, mais personne n’y
connaît grand-chose. Les techniques étant jalousement gardées, il
faut tout réinventer. Des nuits entières, la famille se concerte
en d’incessants conciliabules, s’agissant avant tout de créer une
vedette. Les discussions finissent par donner forme à un singe
nommé « Marco Monkey » à qui il ne reste plus qu’à insuffler la
vie. Cela, c’est le plus difficile car, pour le faire vivre dix
minutes, il faut le croquer près de 15 000 fois.
Shlomo est chargé de tout ce qui se fait après le dessin : photo,
développement, synchronisation… Récupérant ici une lentille, là
une roue dentée, il parvient finalement à construire un appareil
de prise de vues et une table de montage. Sûrement les dessins
s’accumulent, les mètres de pellicule aussi.
Au 160è mètre, on s’arrête. La bande est terminée, fin prête.
Grosse émotion le soir où, dans l’appareil sorti des mains de
Shlomo on l’enroule. Surprise et satisfaction, quand après dix
minutes de projection, on s’aperçoit tout s’est passé normalement,
qu’on a enfin, à quatre, fabriqué un bon dessin animé. Personne ne
veut les croire lorsqu’ils l’annoncent à tous ceux qui leur
avaient déconseillé de se lancer dans cette folle entreprise. Mais
il faut se rendre à cette évidence, que le film est de qualité si
l’on en croit les journaux qui ont salué sa sortie. Sur le fond,
on reproché au film d’être trop proche du graphisme et de
l’inspiration de Walt Disney.
Dans le quotidien Al Ahram, un critique a donné aux Frenkel ce
précieux conseil qu’ils n’oublieront pas : s’inspirer de la
culture et des mœurs locales, porter à l’écran les personnages
typiques du folklore égyptien ; pourquoi pas une Betty Boop en
danseuse du ventre ?
Forts de ce premier succès, les Frenkel frappent à toutes les
portes pour obtenir les financements nécessaires à la réalisation
d’autres films, mais ils se heurtent à la frilosité de gens peu
enclins à aider des novices alors que les studios américains
inondent l’Egypte de leurs cartoons à rentabilité immédiate.
Herschel, parti convaincre un producteur réputé, rentre un soir
abattu . il raconte :
- M’ayant poliment écouté, Monsieur B. a fini par me lâcher «
Mafish fayda ! » (Rien à faire) !
Lorsque j’ai tenté de poursuivre, il m’a interrompu tout net en me
disant de revenir le voir « Bokra fel mish-mish » (demain aux
abricots, c.à.d. à la Saint Glin-Glin) !
La sentence de Betzalel tombe, sans appel : « David, tu nous crée
un héros que nous appellerons Mish Mish Effendi et je nous donne
quinze jour pour écrire un scénario qui aura pour titre « Mafish
Fayda » !
L’équipe réalise Mafish Fayda projeté la première fois au Caire le
8 février 1936 au Cosmographe, grand cinéma du centre ville (qui
existe toujours). Herschel, envoyé recueillir les réactions du
public n’ose pénétrer dans la salle, mais bientôt, l’écho des
rires et des applaudissements lui parvient jusque sur le trottoir.
Le succès du film projeté jusqu’en 1939 fera l’unanimité de la
presse .
Les Frenkel sont saisis de commandes officielles : En 1937, le
Ministère de l’agriculture réclame la contribution de Mish-Mish
effendi à un film didactique incitant les paysans à lutter
efficacement pour éliminer un parasite des plans de coton.
En 1939 , le Ministère de la guerre commande un film patriotique
pour soutenir l’emprunt d’Etat destiné à moderniser l’armée
égyptienne.
Les Frenkel se livrent corps et âme à la réalisation de cette
œuvre qui leur permet de partici-per à la lutte contre l’horreur
nazie. « Défense Nationale « sera projeté dès 1940, après
cependant de nombreuses difficultés. Il fallait en effet,
concilier les exigences contradictoires des censeurs nationalistes
égyptiens et colonialistes anglais.
En 1946, Mish-Mish est le héros de « Bon Appétit », film burlesque
ayant pour cadre le chapiteau d’un cirque. Il tient encore la
vedette de deux films réalisés pour le Royal Automobile club
d’Egypte, engagé dans une campagne de promotion de civisme au
volant.
A la fin de sa carrière orientale, MishMish effendi se produit,
incrusté sur la pellicule avec de vrais personnages : la chanteuse
Sabah, ou encore Taheya Carioca. L’équipe réalise des shorts
publicitaires ventant des produits de consommation courante.
A la veille de la révolution égyptienne, le climat est devenu
tellement xénophobe que les Frenkel pensent qu’il est tant de
quitter le pays. Ils décident de tenter leur chance en Occident.
Francophones, ils s’établissent en région parisienne. Ils
aménagent le sous-sol de leur maison en studio d’animation. Shlomo
se remet au travail pour reconstruire les appareils
indispensables.
Pour s’intégrer à son pays d’accueil, Mish-Mish Effendi se relooke
: il troque son tarbouche contre un béret et se fait appeler
Mimiche. Ses nouvelles aventures ne rencontrent cependant pas le
succès escompté. Les Frenkel n’en continuent pas moins à réaliser,
dans des conditions héroïques un film par an. Mimiche trouve une
nouvelle compagne : Jenny. Puis Jenny connaît une série
d’aventures avec Danny. Il s’agit de films pour enfants en noir et
blanc, commercialisés au format 8 mm. Les histoires se déroulent
au zoo de Vincennes, ou à Paris avec en arrière plan ses
monuments. Elles sont émaillés de nombreux gags. Un mécha,t
personnage au rictus simiesque finit toujours par subir le
châtiment mérité pour avoir tenté de nuire au couple espiègle
Jenny et Danny .
La nostalgie du pays est omniprésente chez les Frenkel. Témoin le
film « Expérience atomique ». C’est un short publicitaire dans
lequel un savant fou bouleverse l’équilibre de la planète. Dans
une scène cataclysmique, la Tour Eiffel, l’Arc de Triomphe, les
pyramides et le Sphinx sont propulsés dans les airs. Ces monuments
se croisent dans l’espace et finissent par retomber sur la Terre
dans le plus grand aléa. Les nuées se dissipent sur une vision
d’apocalypse, où l’Arc de Triomphe a trouvé place à côté du Sphinx
et les Pyramides sont environnées de la Tour Eiffel.
En 1964, la firme Marceau Cocinor confie aux Frenkel leur dernière
réalisation. « Rêve du Beau Danube Bleu » doit célébrer le
centenaire de la création à Paris de la célèbre valse de Johann
Strauss. Le film est une féerie musicale en couleur qui met en
scène Jenny dansant sur le fleuve.
Avec des moyens de fortune, l’équipe a réalisé pas moins de 30
dessins animés. Ceux de la période égyptienne oubliés de tous et
qu’on croyait perdus ont été retrouvés fortuitement en 1995. Les
premiers dessins animés réalisés dans le monde arabe méritaient
d’être restaurés, il importait aussi de rendre une partie de sa
mémoire à l’Egypte en lui restituant l’un de ses héros. Mish-Mish
a ainsi fait sa rentrée au Caire en mai 1996 où il a ouvert la
soirée d’inauguration du second festival du cinéma national,
l’événement étant retransmis en direct par la télévision locale.
En 1996, le festival des cinémas méditerranéens de Montpellier,
celui d’Annecy en 1997, Turin en 2001, Mekhnès en 2005 … ont
chacun rendu un hommage appuyé aux frères Frenkel, de même que la
chaîne de télévision ARTE. Mish-Mish Effendi et ses créateurs ont
désormais trouvé leur place dans les bonnes encyclopédies du
septième art.
Les Frères Frenkel étaient Juifs avant tout et ils entendaient
l’exprimer à travers leur art. Ainsi, on ne trouvera aucun de
leurs personnages animés nu-tête. Lorsqu’on visionne Défense
Nationale image par image, on remarque que le collier précieux
qu’une dame faire don à l’Egypte se termine par un pendentif qui
n’est autre que son étoile de David.
Didier Frenkel
08-2005

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